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Nathalie Bernard - Me rendre au Québec pour aller dans le bois avec Jean Désy

Me rendre au Québec pour aller dans le bois avec Jean Désy.

 

L’idée m’est venue en 2019. J’assistais alors à une série de conférences sur les résidences d’écriture à la MÉCA à Bordeaux. À cette occasion, je pus échanger avec Dominique Lemieux, alors directeur de la Maison de la littérature de Québec. Sur ses conseils, je commandai le livre de Jean Désy intitulé Du fond de ma cabane que je dégustais avec bonheur… dans la cabane de mon jardin. Emballée, je décidai sur le champ d’écrire à l’auteur mon admiration pour sa plume, son parcours de vie et, au passage, je lui indiquai mon souhait de le rencontrer. Sa réponse fut prompte et chaleureuse. Il ne me manquait plus qu’un coup de pouce du destin. Il arriva en mars 2022 avec cette résidence d’écriture de quatre semaines à Québec !  

 

La préparation de mon départ fut précipitée, mais je pris quand même le temps de m’acheter trois cahiers : un dédié à la poésie (j’avais prévu de participer à un atelier d’écriture de poésie), un autre aux oiseaux (j’avais pris une adhésion au COQ, Club des Ornithologues de Québec, et prévoyais plusieurs sorties ornithologiques) et un simple journal (dans lequel je consignerais le suc de mes rencontres et expériences, matière précieuse pour de futurs écrits).  

 

Peu avant mon départ, je lus ce post de Jean Désy sur Facebook, qui me traversa le cœur comme un rayon de soleil : « Il me semble que j’ai aimé voyager pour rencontrer des arbres nouveaux, des fleurs nouvelles et des oiseaux neufs. Peut-être que la qualité de la vie humaine dépend essentiellement des arbres, des fleurs et des oiseaux ».  

 

J’y ajouterai… des rencontres humaines.  

 

Passer une journée dans le bois avec Jean Désy et Vanessa Hebding fut un moment joyeux, doux et exaltant. Écouter le chant des rainettes, presqu’assourdissant, et Jean raconter trois fois cette même blague sur sa « raie nette » (pas si drôle au fond mais carrément hilarante quand elle est suivie de son rire encore capable d’enfance), trouver des crottes de porc-épic pour la première fois de sa vie, s’arrêter pour écouter chanter le merle d’Amérique, suivre la trace d’un lynx, puis celle d’un chevreuil, s’extasier devant une trille rouge ou un bouleau jaune, faire un tour en barque percée juste le temps d’admirer le plongeon d’un huard à collier, accompagner la fuite d’une couleuvre, se lancer des boules de neige par vingt-cinq degrés, prendre le temps de laisser traverser les crapauds, écouter Jean chanter pour dire aux ours de se tenir loin de nous etenfin, vivre une petite éternité quand, tout juste à notre arrivée sur le lac des Hauteurs, un grand papillon marron, au nom un peu impressionnant de Morio, décide pendant plusieurs minutes que mon annulaire deviendra son perchoir. 

 

 

Plus tard, après une navigation plus poétique que sportive, après une ascension attentive et mille digressions, avoir la chance de s’asseoir un moment dans la belle cabane de Jean, y déguster un thé inuit, laisser son regard se perdre dans le flux de la rivière, observer ses mille iridescences, se dire qu’on resterait bien là quelques jours encore à écrire, à rêver, à se raconter des blagues sur les rainettes, à chanter, à se confier nos vies, à manger d’excellents spaghettis à la sauce tomate, à boire du pinot noir canadien, à parler du grand nord et des petits et des grands bonheurs de la vie.

 

 

Nathalie Bernard

 

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Un tour de barque au fond percé  

(en compagnie de Nathalie et de Vanessa) 

 

«Un tour de barque au fond percé... juste le temps de contempler les plongeons d'un huard à collier »...  Voilà une phrase écrite dans un petit carnet de bord qui traîne sur la table de ma cabane par l’une de mes deux compagnes d’excursion, après que nous ayons vécu une virée, pendant tout un après-midi, dans la forêt de la Bras-du-Nord, alors que le printemps venait soudainement de prendre des airs d’été amazonien. Tous les trois, nous avions imaginé une sortie en nature, avec comme point de départ le petit campe que j’ai bâti avec mes fils, il y a plus de vingt-cinq ans, situé sur les bords de la rivière Bras-du-Nord, au nord-est de Saint-Raymond. 

 

Une fois la rivière traversée, grâce au pont pédestre qui l’enjambe, il nous a pris l’envie de grimper le cap qui fait face à ma cabane afin de parvenir à pied jusqu’au lac des Hauteurs, peut-être pour y canoter un brin, puisque depuis des lustres, dans les broussailles, non loin de la rive, j’y cache un vieux canot, considérant bien sûr que les joies de cette vie qui est la nôtre dépendent en grande partie des canots tout croches qui savent flotter, oh, pendant de brefs moments parfois, mais suffisamment pour permettre de jaser avec des couples de huards à collier à l'affût de la première grenouille qui passe... 

 

Pendant notre montée d’une heure et demie dans la forêt, mes compagnes s’interrogeaient sur la possibilité de rencontrer un ours noir. Je leur dis que les chances étaient nettement plus grandes que nous arrivions face à face avec un porc-épic. Nous avons finalement croisé une piste de lynx. Une fois parvenus à la petite plage de sable bordant le sud du lac des Hauteurs, nous sommes tombés sur des pistes de chevreuil, minuscules, laissées là par un chevreuil probablement né quelques mois auparavant. En cette fin d’après-midi de printemps, alors qu’il faisait tout de même 30 degrés, il régnait autour de nous un silence de commencement du monde; les deux huards sur le lac s’amusaient à nous dévisager, bien que j’aie osé à deux reprises faire le fou en brisant le silence solennel pour gueuler en tentant d’imiter leur cri. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans l’idée d’emmener mes compagnes canoter, je suis parti à pied, seul, dans les arrachis, à la recherche de mon canot camouflé entre deux sapins, là où il avait passé l’hiver. Après l’avoir traîné dans le foin d’un ruisseau à sec, je l’ai mis à l’eau. En me servant de la seule pagaie en ma possession, je me suis dirigé vers la petite plage où avaient pris place mes amies. L’idée était de nous payer une traversée du lac, du sud au nord, afin d’atteindre la charge, là où un étang laisse naître des centaines de rainettes au mois de mai. C’est à ce moment que j’ai raconté que ma fille cadette préparait un petit essai, un collectif qui allait s’intituler Vivre et mourir avec Jean Désy, l’idée lui étant venue de demander à différentes connaissances de ma vie de rendre compte de certaines avaries qui étaient survenues en ma compagnie, en canot, en kayak ou en motoneige, afin de parler de certains moments plus « olé-olé » que les autres, en haute montagne ou dans des déserts. Mes compagnes ont souri. Dans le canot, l’une s’est assise sur le banc avant, tandis que l’autre prenait place sur un sac au sec vide, derrière la barre de portageage. Je me suis mis à pagayer, tout guilleret, l’atmosphère étant à la franche camaraderie. Mais après seulement quelques minutes d’avancée, je me suis rendu compte que le canot, chargé de cette manière, laissait entrer de l’eau, et beaucoup d’eau, par une fente d’une dizaine de centimètres de long, tout près de mon genou gauche, fente fort probablement créée par les forces de la neige accumulée sur le canot pendant l’hiver. Retour à la plage nécessaire, et dans une relative urgence! d’autant plus qu’il n’y avait pas d’écope à bord. L’eau ruisselait à l’intérieur comme si un farfadet taquin avait ouvert un robinet. Malgré cela, mes compagnes souriaient, paisiblement, certaines que rien de bien grave n’allait nous arriver, sauf le fait que notre sortie en mer s’en trouverait diablement raccourcie. « Vivre et mourir avec… » J’ai hautement apprécié le calme des filles, leurs rires lorsque les deux huards qui s’approchaient ont semblé nous signifier : « À terre, marins d’eau douce! » 

 

Jean Désy 

18 mai 2022