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L'or s'est effacé

C’est un travail constant d’attention de garder l’équilibre, mais aussi de jouer avec, prendre une débarque, se relever. Ma psy me faisait pratiquer un exercice dans lequel je m’adressais aux parties qui s’opposaient à l’intérieur de moi, où je reconnaissais leur apport à la construction de qui je suis. Au cours de cet exercice, il s’opérait une forme d’unification qui apaisait la sensation que j’avais (que j’ai toujours) d’être divisée.

 

La première fois que je suis partie en résidence, c’était en 2010. J’y entreprenais l’écriture de ce qui deviendrait Janvier tous les jours (un récit de deuil situé sur le bord de l’eau, pour reprendre les mots de Sophie Létourneau, interrogée dans un vieux numéro des Libraires, au sujet des tendances en création chez ses étudiants.) J’ai vécu trois mois dans un village sur la rive gauche de la Seine, à une heure de Paris. Un mur de pierre entourait l’endroit où je vivais, comme dans mon roman. Et comme dans mon roman, la Seine coulait derrière la maison. Je m’y suis baignée souvent (nager me manque depuis la fin du mois de mars : l’odeur du chlore de la piscine Wilfrid-Hamel, me sacrer à l’eau et la laisser me mordre, savoir qu’au bout de la première longueur, déjà je n’aurai plus froid, me fondre dans le mouvement du souffle, des bras et des jambes, m’épuiser, devenir mécanique, devenir poisson.)

 

 

Je suis partie là-bas sans ordinateur, mais avec un cahier spirale Hilroy de 360 pages, une pile de romans et mon étui à crayon (celui offert par mes parents pour mes sept ans, en cuir brun, avec mon nom gravé en lettres dorées dessus. L’or s’est effacé depuis, mais on y voit toujours l’inscription.) Dans les heures longues, l’effervescence des rencontres, dans les amitiés nouées et tout ce temps passé seule, j’ai rencontré une partie de moi qui les rassemblait toutes et après laquelle ne n’arrêterai jamais de courir. Un masque ou une couche de peau tombait. Dix ans et plusieurs séjours plus tard, le printemps 2020 devait me ramener en France, pour deux mois, à Bordeaux. C’est plutôt chez moi que je poursuivrai l’écriture de Ramanchée, le projet de récit où j’essaie de mettre en relation mon avortement, mon lien avec ma (la) mère et ma pratique d’écriture.

 

Je sais qu’on n’est pas obligé de partir pour écrire, même si pour moi, ça sera toujours important. Je suis loin de faire pitié, mais ça ne m’a pas empêchée de brailler sur mon sort quand on m’a écrit que la résidence était annulée. Quelque chose de précieux me glissait entre les doigts (quelque chose de précieux nous a tous glissé entre les doigts au cours des dernières semaines.) Entre le travail et les engagements, dans l’ouverture de mon cœur et l’éloignement, dans le temps qui s’étire dans un autre cadre, dans un pays que j’aime, se trouve quelque chose de moi auquel j’ai difficilement accès ici. C’est une question de géographie, de distance, de lumière, de solitude, de liberté.

 

La ville sur pause (le monde sur pause), les rues sales de Québec après la neige, le confinement, m’ont porté un coup au cœur. J’ai lu, cuisiné, fait du yoga, de la danse, monté pas mal d’escaliers, regardé des films et des séries très variés : Buffet froid, Un, deux, trois, soleil, Les filles de Caleb, Blanche, C’est comme ça que je t’aime, Parasite, Jojo Rabbit, The bridges of Madison County, The Age of Innocence, Twins (ouain, le film avec Arnold et Danny DeVito…), mais très peu écrit, jusqu’à il y a deux semaines (résidence 40 x 40, mille fois merci.)

 

Ce journal de non-résidence se veut ma tentative de rester en équilibre pour mieux le perdre, chercher le vertige, me planter, continuer à bouger.

 

 

 

Texte et photos de Valérie Forgues