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Le trash en littérature

C’est entre les murs de la Maison de la littérature de Québec que j’étais censée écrire ces lignes, mais pandémie oblige, je me prête à cet exercice de réflexion sur mon écriture à partir de Montréal. Je suis dans une résidence (virtuelle) d’écrivain.e, et j’ai encore du mal à m’identifier à ce terme qui m’intimide. Je suis pour l’instant l’autrice d’un seul livre, un essai tiré de ma thèse de doctorat. Je ne sais trop à partir de quel moment on peut se dire écrivain.e sans se sentir comme un.e imposteur : peut-être que cela n’arrive jamais pour certain.e.s d’entre nous. Ce que je sais, c’est que j’écris (presque) à tous les jours et que mon manuscrit en chantier est une préoccupation de tous les instants. Il y a un certain temps déjà que je le porte en moi, et la fin de mon semestre d’enseignement, qui a été éprouvant à plusieurs égards, ainsi que cette résidence virtuelle me donnent enfin le temps et l’espace mental pour rédiger.

 

Je travaille sur un sujet qui rencontre parfois certaines résistances, ce qui à mon sens le rend encore plus important : il s’agit du trash comme esthétique des marges dans les littératures francophones du Canada. Pourquoi opter pour une expression anglaise? Parce qu’elle est déjà utilisée en études littéraires et dans d’autres champs de recherche, et que les tentatives de traduction en français, comme pourrilature ou poubellature, sont toutes plus réductrices les unes que les autres. Dans la langue courante, le mot trash est le plus souvent utilisé pour disqualifier quelque chose ou quelqu’un. On lui associe violence, misère, crudité, absence de raffinement et faible qualité. S’intéresser au trash en tant que concept revient à interroger les déchets — matériels et symboliques — et plus particulièrement leur production. C’est d’ailleurs là le grand projet des waste studies : aller au-delà des réactions de dégoût et du choc que peuvent susciter les déchets, car ces derniers nous permettent d’étudier les systèmes socioculturels et économiques qui produisent la valeur et la dévaluation. Il n’y a pas de déchet sans système, sans un certain ordre des choses. Et il va sans dire que l’assignation de la valeur concerne autant les choses que les êtres.

 

Mon hypothèse est que le trash est l’une des esthétiques possibles pour dépeindre les marges en littérature. À mon sens, le trash et la marginalité sont intrinsèquement liés. Après tout, ils sont tous les deux le produit d’une inadéquation à la norme et ils évoquent un rapport inégal au pouvoir. Ils sont construits par la norme. D’ailleurs, les différentes marges sont souvent imaginées comme étant sales, indignes et sans valeur, par les différentes manifestations du Centre s’entend. L’anthropologue anglaise Mary Douglas en parlait déjà en 1966 dans son ouvrage séminal Purity and Danger, où elle explique que les personnes en marge de l’ordre social dominant font l’objet d’un marquage, irrémédiablement tachées et avilies. Dans cette catégorie sont entre autres inclus les Juifs, les femmes, les personnes racisées, queer ainsi que les individus appartenant aux couches sociales les plus basses. Dévalués et associés au Bas, les êtres construits comme des déchets humains représentent néanmoins un danger pour l’ordre établi en raison de leur ambiguïté, à la fois exclus et inclus — ils sont déterminés en partie par leur non-conformité à la norme — dans le système. Leur simple existence dé-range et montre les aspérités d’un système qui se veut lisse et propre et qui cherche à cacher la « saleté » et les « déchets » qu’il crée pour se reproduire. C’est ce que Cecily F. Brown nomme la garbagization, une dynamique sociale et sa rhétorique qui utilise les déchets comme métaphore pour certains individus, ainsi définis comme des êtres jetables, des êtres en trop. Pour Brown, cette dynamique sert à renforcer et à réitérer les hiérarchies, qu’elles soient de classe, de genre ou de race, et elle a aussi pour fonction de rendre les « déchets humains » responsables de leur(s) exclusion(s).

 

Même si mon ouvrage en préparation porte sur les formes que prend le trash en littérature, je ne peux m’empêcher de réfléchir à la société à partir de ce concept. Toutes les inégalités créées par les différents systèmes ressortent avec encore plus d’acuité pendant la pandémie que nous traversons actuellement. Prenons l’exemple des préposées aux bénéficiaires — la féminisation est voulue ici —, qui sont pour la plupart des femmes, des personnes racisées, des immigrantes et des migrantes. Cette profession est associée au domaine du bas et des excréments. De par leur contact avec le bas, les préposées aux bénéficiaires sont associées à cette souillure et deviennent, par une construction imaginaire, cette souillure. Historiquement, les femmes sont celles qui nettoient les déchets corporels des autres, ainsi déclassées en raison de leur proximité avec les excréments, de leur pratique du care. Ce déclassement n’est pas le résultat de la seule catégorie du genre, c’est surtout à l’intersection entre le genre, la classe sociale et la race qu’il faut réfléchir, car ce sont surtout des femmes racisées maintenues dans la pauvreté qui sont confinées à ces rôles. Ces aidantes deviennent jetables, et ce même si elles sont absolument indispensables au maintien de la vie. Or les systèmes colonial, raciste, patriarcal et capitaliste reproduisent cette main-d’œuvre, remplacée sitôt jetée.

 

Tout ce qui précède concerne l’acception la plus littérale du trash (j’ajouterais le mot anglais litter-al, plus évocateur) qui, en littérature, se traduit par des tropes et des styles qui empruntent aux ordures et à leur enfouissement, dans une tendance vers la désintégration et le silence, par une écriture de la trace et des restes. Mais le trash est doté d’un important potentiel de resignification. À l’instar du queer, le trash peut faire l’objet d’une nouvelle signification, car l’injure peut être retournée à celui qui l’a formulée, mais sous une autre forme qui peut provoquer un renversement. Le trash est bien lié à la dévaluation, à la misère, à l’oubli et à la dévastation, mais aussi à leur opposé; le trash n’est pas que dysphorique, car sa crudité et sa violence peuvent aboutir à l’indignation et à la révolte, il en sera question dans mon prochain billet.

 

 

Texte d'Isabelle Kirouac-Massicotte réalisé dans le cadre de la résidence du prix Champlain