Retour sur la page blogues

Antigone style (mon coeur me dit)

On travaille, on fait des projets, et la plupart du temps, les choses se déroulent comme on l’avait imaginé.

 

Quand j’anticipe quelque chose, que j’ai hâte ou que je suis stressée, j’imagine deux scénarios dans ma tête : le meilleur et le pire. La réalité se situe généralement entre les deux, avec parfois de bonnes ou de mauvaises surprises.

 

J’avais quelques scénarios en tête pour mon printemps bordelais, mais même dans le pire, il n’y avait pas de virus, pas de pandémie, pas de milliers de décès, pas de frontières fermées, pas de baleine à bosse qui entre en collision avec un bateau, loin de chez elle, après en avoir mis plein la vue dans les ports de Québec et de Montréal. 

 

Durant ces presque trois mois, j’ai pris la mesure (est-ce que j’avais vraiment besoin d’une nouvelle preuve?) de l’étendue de ma sensibilité, avec ce qu’elle a de bon et de moins bon. Plutôt que de lutter contre, comme si elle était le pire défaut du monde, j’ai déposé les armes. J’ai eu envie de l’étreindre, d’arrêter de la craindre ou de la haïr, et d’y être plus fidèle.

 

Au fil du temps et dans différents contextes, j’ai entendu une phrase que j’ai tendance à oublier et qui pourtant, chaque fois, résonne profondément en moi. En gros, elle dit qu’il faut partir d’où je me trouve. Il y a quelques semaines, je l’ai entendue de nouveau et je me suis promis qu’elle ne m’échapperait plus. Parce que je suis toujours tiraillée (comme si j’avais quatorze ans à tout jamais), à la recherche de plus de force, plus d’intégrité, d’amour et de confiance en moi, je veux me souvenir que le point de départ ne sera jamais ailleurs que là, à l’intérieur de moi.

 

La semaine dernière, lors d’une classe d’entraînement en plein air, j’ai marché en équilibre (avec de l’aide et de précieux encouragements) sur le dossier d’un banc de parc. J’avais peur de tomber et de me casser les dents, mais j’étais euphorique et j’ai eu envie de pleurer après. Comme quand je me suis jetée du haut d’une grue pour atterrir dans un filet à Expo Québec en 1999, descendu du toit de l’Hôtel Pur quinze ans plus tard, j’ai eu une sensation que j’adore, un mélange d’abandon, de puissance et de fragilité. Et cette sensation, je la veux présente dans le livre que je suis en train d’écrire.

 

*

 

À mon agenda, en date du 5 juin il est écrit retour à la maison, sauf que je ne suis pas partie.

 

À mesure que mes boucles tombent sur le plancher, mon visage se révèle, en même temps que celle que je suis vraiment. C’est une déclaration de force et de vulnérabilité, une prise de pouvoir sur moi, sur mon image, sur ce qu’on appelle féminité; c’est aller à l’essentiel et se dévoiler un peu plus.

 

Je ne sais pas si j’aurais fait couper ma crinière si j’étais allée à Bordeaux, mais pour marquer ces mois si étranges et essayer de voir au-delà, pour écrire comme je l’entends le livre que je souhaite, pour assumer mes peurs, mes envies et mes contradictions, à nouveau, je me suis livrée aux ciseaux.

 

Antigone style, mon cœur me dit d’ouvrir le regard, de tout prendre, de m’acharner, dans la vie comme dans l’écriture, de ne pas avoir honte de pleurer la mort d’une baleine, de continuer de me faire des scénarios, sachant que du plus beau comme du plus triste, je ne contrôle pas grand-chose à part mon souffle.

 

 

Texte et photo de Valérie Forgues