Retour sur la page blogues

Auteurs en résidence

Auteure à la fenêtre
13 juin 2018

Voilà une petite semaine que je suis installée sur mon perchoir. Quel lieu, quel privilège! Ces larges fenêtres, ces toits mansardés, ce ciel fabuleux au couchant. Mais surtout, la caverne-cathédrale d’Ali Baba au pas de ma porte. Vivre dans l’antichambre d’une bibliothèque… Je me demande encore ce qui me mérite ça. En ce lundi, la boîte aux trésors est supposément fermée au public. Alors, qui sont tous ces gens qui passent sous ma fenêtre d’écrivaine en résidence, la majorité sans me voir? Bien sûr, quelques personnes se prévalent de la chute à livres, mais toutes ces autres qui disparaissent dans l’entrée?

 

Voilà qu’arrive le véhicule d’un traiteur. Le livreur ne se sait pas observé, pas plus d’ailleurs que les deux messieurs costauds qui sont venus livrer dimanche matin, bien avant l’ouverture, les prêts interbibliothèques. Je les voyais travailler dans le camion, me demandant s’ils aimaient les livres.

 

De mon nid d’écriture, j’observe, sans être vue. On ne sait rien de moi ici, et ce n’est pas nécessaire. C’est l’écriture, et un livre en particulier qui m’a valu le privilège de ce lieu béni. Alors, ce livre mérite, lui, sans doute d’être présenté un tout petit peu. Surtout qu’il a fait un long trajet.

 

Parti de Dieppe, Acadie, à cause d’un documentaire que je réalisais, il s’est épanoui à Dieppe, Normandie sur une longue plage de galets qui a épongé en 1942, tant bien que mal, un massacre. Première intervention canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale, près de 1000 jeunes hommes ont laissé leur vie au cours de l’Opération Jubilee. Une tragédie qu’honorent encore des gens de l’autre côté de l’Atlantique, mais que de ce côté, on ignore au profit des moments plus glorieux. Confrontée à ma propre ignorance et surtout à mon arrogance de pacifiste durant le tournage de ce documentaire (qui n’était d’ailleurs pas destiné à parler de la guerre), j’en ai ramené des images intérieures qu’il me fallait mettre en mots et partager avec les jeunes lecteurs. Ainsi est né Histoire de galet.

 

Aujourd’hui, écrivant à un jet de pierre du monastère des Augustines, comment ne pas être étourdie de synchronicité, alors que l’héroïne plus âgée de mon roman intergénérationnel est née d’une rencontre avec une infirmière hospitalière? Sœur Agnès-Marie Valois, jeune femme fonceuse, se prévalant du lien de sa congrégation avec le Canada, a fait des pieds et des mains pour soigner les hommes restés sur la plage au terme de cette matinée fatale en 1942.

 

À ma table de travail de la résidence, je travaille sur un sujet documentaire (encore!) que je chéris depuis longtemps et que je veux passer au tamis du narratif. Mais sait-on jamais? Tels des ricochets sur les eaux qui pourtant souvent nous séparent, les images perçues de ma fenêtre durant ce séjour s’épanouiront peut-être dans quelques années dans un tout autre récit?

 

Texte de Marie Cadieux